Faut-il des brevets sur les logiciels ?
Le 18 mai, le Conseil de l'Europe a approuvé un projet de législation pour une brevetabilité sans limites des logiciels. Si tu es en IF, TC ou BIM, cela te concerne de près. Mais en réalité, tout insalien amené à programmer est directement touché par cette mesure. Pour comprendre ce qui se joue en ce moment sur le terrain des brevets logiciels, il n'est pas inutile de faire un très bref historique de la situation en Europe.
Tout a commencé...
En 1973 est instaurée la convention de Munich qui fixe le champ de
brevetabilité au sein de l'Union Européenne. Elle affirme notamment que
"les méthodes mathématiques, les méthodes commerciales et les programmes
d'ordinateurs ne sont pas des inventions brevetables".
Depuis, l'Office Européen du Brevet (OEB) a accepté, contre la loi, plus
de 30 000 brevets sur des logiciels, à 75% déposés par des entreprises
Etats-Uniennes ou Japonaises. Cependant, tous ces brevets n'ont jusqu'à
maintenant, jamais eu de valeur juridique. La Commission Européenne a
alors proposé de passer à une brevetabilité sans limite à l'américaine.
En septembre dernier, le Parlement Européen a adopté un point de vue
nuancé, en ne permettant de breveter des applications impliquant des
logiciels que si ceux-ci ont un effet physique, plus précisément s'ils
nécessitent "l'utilisation de forces contrôlables de la nature". Par
exemple, le système ABS incluant son logiciel de gestion est brevetable,
mais pas le logiciel seul. Elle garantit également la liberté de
publication, l'interopérabilité (pouvoir échanger des données entre les
programmes) et interdit de breveter des méthodes commerciales et
logicielles pures.
Le 18 mai 2004, le Conseil a supprimé toutes les avancées et les
clarifications du Parlement pour une brevetabilité sans limites des
"inventions implémentées par ordinateur". Le texte doit repasser
devant le Parlement d'ici quelques semaines.
Pour une brevetabilité sans limites
Selon leurs instigateurs, les démarches actuelles sont faites dans un
soucis d'harmonisation avec les législations Etats-Uniennes et
Japonaises. D'autre part, la brevetabilié serait un bienfait pour
l'industrie européenne du logiciel. On faciliterait enfin la diffusion
des savoirs et on encouragerait l'innovation.
Cependant, il est clair que ceux qui bénéficieront le plus de la mesure
sont les multinationales déjà propriétaires de portefeuilles de brevets
conséquents. Les conseillers en propriété intellectuelle, spécialistes
des brevets, et autres avocats voient également d'un bon oeil ce nouveau
marché potentiel. De même pour les Offices de brevet nationaux et
européen en partie financés par les frais de dépôt de brevet.
Et qui va en prendre plein la gueule ?
Dans cette histoire, ce sont les PME qui ont tout à perdre. Elles seront
exposées au risque de procès pour violation de brevet, souvent synonyme
de faillite. Un nombre colossal de brevets peut être violé par un
logiciel même simple. Le risque pour une PME éditrice d'un logiciel
d'être attaquée en justice par un concurrent, détenteur de nombreux
brevets, est très grand. Aux Etats-Unis, les grandes sociétés
s'attaquent rarement entre elles, car elles se sont constituées des
portefeuilles de brevets importants et pratiquent l'échange croisé de
licences. Les PME sont exclues de ce systèmes puisque le dépôt de brevet
est relativement onéreux (49878 euros pour 8 pays en Europe selon une
estimation de l'hebdomadaire Le Monde Informatique).
Dans la logique du dépôt systématique de brevets, on observe des dérives
spectaculaires. Il existe par exemple un brevet sur le diagnostic
médical automatisé (EP0487110). Celui-ci interdit d'écrire un logiciel
aidant un médecin à faire un diagnostic à partir d'images ou de
données. Le principe de vente en ligne (EP803105) fait également l'objet
d'une protection. Ce brevet est exploité aux Etats-Unis pour extorquer
des fonds aux entreprises de vente sur internet. Dans la liste des
brevets bidon, on trouve aussi le contrôle d'un ordinateur par la
parole, les enchères en ligne, ou encore la barre de progression (celle
qui vous indique par une jauge et un pourcentage quelle fraction du
fichier reste encore à télécharger).
Les risques d'une telle mesure
Une des conséquence immédiate d'une brevetabilité des logiciels au sens
large serait l'explosion du coût global d'un logiciel. En ingénierie
logicielle, on essaie de réutiliser au maximum le travail qui a déjà été
fait par d'autres pour accélérer le développement du logiciel. Ainsi, un
logiciel même simple fait forcément appel à un nombre important de
concepts communément utilisés. Ces concepts pouvant faire l'objet de
brevet, le coût cumulé des licences deviendrait tellement important que
le développement du logiciel ne serait plus rentable. De la même façon,
pour une entreprise qui souhaite publier son logiciel, il serait
nécessaire d'examiner chaque portion du code afin de vérifier si les
concepts auxquels le logiciel fait appel ne sont pas déjà brevetés. On
rentre vite dans un cercle vicieux handicapant la gestion d'un
quelconque projet, car la recherche systématique d'antécédents est
irréalisable en pratique.
Enfin, le projet de législation actuel permettrait la brevetabilité de
concepts abstraits. La frontière entre les mathématiques et
l'informatique est parfois extrêmement ténue. Peut-on affirmer qu'un
algorithme informatique n'appartient pas, autant qu'un théorème
mathématique, au domaine de la connaissance pure ? Et les brevets n'ont
jamais eu la vocation de s'appliquer à la connaissance pure. La
proposition de septembre 2003 du Parlement Européen prenait bien en
compte ce problème et avait le mérite d'empêcher ce genre de dérive en
restreignant le champ de brevetabilité.
Un premier bilan
Force est de constater que les brevets logiciels ne sont intéressants ni d'un point de vue scientifique, ni d'un point de vue économique. Aucune étude n'a pu montrer que le fait d'autoriser les brevets logiciels encourageait les investissements dans la recherche. Au contraire, l'étude menée par Bessen et Hunt [An Empirical Look at Software Patents, 2003] indique même que l'instauration de cette mesure aux États-Unis a eu pour effet de diminuer les investissements de l'industrie du logiciel. De plus, au niveau des brevets logiciels, la divulgation des connaissances, deuxième mission du brevet, n'est pas assurée, et il n'y a aucune raison pour que cela change. Comme le dit Bernard Lang (INRIA) :
Mon expérience de chercheur en informatique est que les brevets ne participent en rien à la diffusion des connaissances. Englués de juridisme, ils sont d'ailleurs illisibles pour tout scientifique normalement constitué. Du point de vue de la diffusion des connaissances, l'effet du brevet logiciel est globalement négatif.
Conclusion
A deux semaines des élections européennes, il semble que de nombreux
responsables européens auraient aimé avoir réglé cette affaire. La
pression des multinationales ne doit pas être négligeable. Le 18 mai, il
semble que le vote soit passé suite à un revirement de dernière minute
de la position de l'Allemagne que suivaient certains pays entrants dans
l'Union Européenne. Ces derniers n'avaient pas la latitude politique de
s'opposer, dès leur entrée, aux décisions prises par le Conseil.
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