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Jean 'Guffle' Hausser

Faire face à la mort

Sourires, poignées de mains, ton accueillant de la part de gens que je ne connais pas. Je suis bien au bon endroit, nul doute que ces gens sont des chrétiens. Vu le ton de ma réponse moins engagée, mon sourire d'intello raté et ma tête d'agnostique résigné, c'est certain, je me suis forcément fait repérer aussi.

La conf' a commencé sur les attitudes, souvent paradoxales, qu'on pouvait couramment avoir face à la mort. Le public auquel le conférencier s'adressait était clairement chrétien, et le rapport au réel celui du christianisme. On n'est pas revenu sur la question pendant la soirée.

Résumons rapidement ce qui s'est dit.
Le conférencier s'est assez rapidement focalisé sur une représentation métaphorique d'un être humain, celle d'une boule de billard fissurée. Son idéal est celle d'une boule blanche, brillante et parfaitement lisse. Les fissures sont des fragilités, des blessures dues à certaines relations. On les remplirait avec des colères, des rancunes, toutes sortes de stratégies de survie (toxicomanie, gestion déviante de la sexualité) qui sont autant de "chemins de mort". Ce manque symbolisé par les fissures est mal comblé. Il doit être considéré comme une aspiration à un absolu et à l'amour de Dieu, à qui nous pouvons confier ce fardeau et que nous pouvons laisser remblayer le vide par l'Amour personnifié en Jésus. Les "chemins de morts" sont également ceux de l'évitement de la souffrance, des répétitions, des réflexes de survie, toutes les stratégies d'existence et autres empêcheurs de vie. Quand à la blessure, c'est tout simplement une occasion de pêcher.
L'oeuvre de la vie de Jésus est justement l'abandon de tout cela. Ses quarante jours de jeûne passés dans le désert ont été l'occasion de rechercher un autre chemin. Jésus sut dominer la mort et prendre conscience des chemins de morts suivis par chacun. Un message de la Bible est : si quelqu'un a soif, qu'il vienne prendre de l'eau gratuitement. Cette eau, c'est de l'énergie que Dieu fait couler dans les membres de celui qui croit.
Il y a une attitude bien répandue, presque masochiste, qui consiste à avoir soif tout en ayant plaisir d'avoir soif, à être empêtré dans la médiocrité et à en être satisfait, comme un malade qui serait tout à coup l'objet d'attentions et de soins et qui ne verrait pas d'intérêt à guérir.
La survie, c'est de subir la vie sans exercer sa liberté. Il s'agit donc au contraire de vivre sa liberté intérieur, d'apprécier l'amour de Dieu et de développer sa capacité l'apprécier. Certains ont un coeur étriqué et ont besoin d'être libérés. Les deux menaces qui pèsent sur nous sont le pécher, dans le sens de "passer à côté de ce qui est bon", et la mort. Le bon, est ici à comprendre au sens de "ce que Dieu veut pour moi".

A la fin, je suis allé poser quelques questions à l'orateur et nous avons assez vite été rejoint par un copain de bioch, un responsable de l'aumônerie et un membre engagé du club. Synthétiquement, il s'est dit à peu près ceci :

- Est-il nécessaire de confier son projet de vie à Dieu ? Après tout, notre vie nous appartient. Sommes-nous si peu créatifs que nous devons en confier la direction à une doctrine ? Et pire encore, motiver son action par l'appât d'un bonheur incommensurable après la mort ? Ce serait là une attitude bien médiocre...
Pourquoi ne pas concevoir soi-même un idéal, penser soi-même le sens de sa vie ? Imaginer un but, s'écrire un rôle qui nous plait ? L'énergie viendrait du potentiel créé de la distance qui nous sépare de l'idéal.

C'est une conception non-chrétienne. On peut lui opposer plusieurs arguements :

Un sens, un idéal, un projet de vie conçu par soi-même est vain, il est biaisé car on n'a pas la clairvoyance nécessaire pour l'accomplir. L'omniscience de Dieu en fait le compositeur idéal.

De plus, l'action sera faite dans le seul but de se satisfaire. Elle est centrée sur soi-même, et non sur son objet : autrui. Cela pose un problème au chrétien pour qui la forme ultime d'action est le don d'amour gratuit. On ne fait pas le "bien" pour faire plaisir à Dieu, mais on puise dans sa relation avec lui l'énergie et l'amour qui permette d'accomplir sa volonté, de réaliser le projet de vie qu'il a conçu pour nous. On pourrait presque dire que tout projet de vie fait sans le soutien de Dieu est voué à l'échec.

On peut par exemple citer l'exemple de Mère Thérèsa qui se levait tous les jours à 6h chaque matin de journées chargées. Un touriste qui la vit toucher les lépreux se serait exclamé : "Comment pouvez-vous faire cela? Moi, même pour $10,000 je ne les toucherais pas !", ce à quoi elle aurait répondu qu'elle non plus, ni même pour $20,000. Mais pour l'amour de Dieu, si.

- Certes, mais dans un cas et dans l'autre, les faits seront les mêmes. Seul change l'état d'esprit de celui qui agit. Pourquoi ne pas juger l'action elle-même, les faits plutôt que ce qui la motive ?

Nul doute que l'action sera ressentie différemment. Il n'y rien de commun entre quelqu'un qui agit dans l'enthousiasme d'accomplir un dessein divin et qui est porté par un trop-plein d'amour et quelqu'un qui n'a que lui même à offrir. Et l'autre ne manquera pas de ressentir la différence, tôt ou tard.


Une fois n'est pas coutume, quand on s'infiltre dans une communauté sans y appartenir complètement, on a l'occasion de relever des petits éléments croustillants sur ceux qui étrangers à la communauté.

On a par exemple une vision peu flatteuse du non croyant, égoïste, englué dans la médiocrité et s'y complaisant, passif, résigné. Agissant avec moins de chaleur, moins de sincérité, moins d'intérêt, il se fatigue et se résigne vite.
On a aussi des petites piques anti-intellectuelles : le message chrétien serait trop compliqué pour ces partisans de la discrimination intellectuelle, ils y seraient insensibles.

Les chrétiens seraient-ils tous des héros, infatigables créateurs du bien ? Rien n'est moins sûr. Par contre, il est clair que la foi religieuse a un pouvoir incroyable, un effet catalytique sur-puissant, c'est la meilleur substance dopante qui soit. Un chrétien voit là l'oeuvre de son créateur, un non-croyant pourrait y voir un instrument forgé et amélioré progressivement par l'humanité elle-même, civilisation après civilisation, religion après religion.

Bien sûr, la foi chrétienne n'est pas la pilule miracle. D'abord parcee qu'elle peut se perdre. Ensuite, le livre fondateur est contradictoire par certains aspects, et a été écrit un bout de temps après les faits qu'il décrit.
Puis, aujourd'hui, on en a peu de manifestations, plus de miracles au 20h, pas de résurrection au zapping. Il faut aussi admettre beaucoup de choses : un livre entier ! Et c'est très lourd pour l'estomac. On est assez vite obligé à des argumentaires fumeux pour peu qu'on mette son rapport au réel à l'épreuve de la critique. Par exemple, demandons-nous ce qu'est un pécher. C'est faire le mal. Qu'est-ce que le mal ? C'est de ne pas accomplir la volonté de Dieu. Comment la connaître la volonté de Dieu ? Tous ceux qui croient en une religion différente de manière aussi convaincue que le sujet croyant - et ils sont nombreux - devraient être autant d'occasion de remettre question, de douter. Et si on croit dans une religion, on est obligé de considérer que les autres se trompent tous, tout en ayant aussi peu de preuves de ce qu'on avance qu'eux. Enfin, la question "Pourquoi ne crois-tu plutôt que ..." n'admet pas de réponse. La foi ne se discute pas.

Parmi ce qui est cité au-dessus, il y a beaucoup de choses qu'on fait tous les jours sans que ça nous pose de cas de conscience. Là où ça diffère, c'est que dans le cas de la foi religieuse, on admet sans précaution. On ne dit pas, "je suppose que...", "sous l'hypothèse où...", mais "je crois que...", "je suis convaincu de...". C'est de l'affirmation gratuite qui n'accepte pas le doute.

Dans tous les cas, si il y a une chose dont je suis chaque jour davantage convaincu, c'est qu'on a le pouvoir de croire ou pas, ce qui semble absurde à priori. Pour peu qu'on arrive avec l'envie d'écouter sans préjugés, qu'on soit disposer à rentrer dans le système de pensée pour le comprendre, déjà, le charme agit. Si on arrive dans cette disposition, le seul fait de s'immerger dans un groupe de croyants et d'échanger avec eux pendant quelques temps amène à un « Pourquoi pas après tout ? », on se sent basculer. La même chose se produit à un niveau bien plus fort encore pendant un culte. Tout se passe exactement comme si on était prédisposé à être bien dans ce système de penser, comme si la manière religieuse de considérer le monde nous était naturelle, qu'elle était inscrite par la structure même de notre cerveau au même titre que la logique par exemple.

Un athée s'arrêterait probablement là je suppose, tandis que un chrétien ferait ici certainement un pas de plus : quoi de plus logique que le créateur ait prédisposé son oeuvre à le comprendre ?

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02/04/2004 @ 13h26

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