Le bonheur est-il une idée neuve ?
Notes prises au cours de la conférence de Michel Faucheux du 25 novembre 2003.
Le bonheur moderne
Le bonheur est une construction intellectuelle, une représentation qui évolue dans l'Histoire. Aujourd'hui, il renvoit à la possession, au bien-être matériel, à l'avoir : avoir la santé, avoir la beauté, avoir une famille, ... Pourtant, dans notre expérience, nous nous rendons bien compte que la possession n'engendre pas le bonheur qui proviendrait de l'intérieur, de l'être.
Pour citer Robert Misrahi
Le Bonheur est de l'ordre de la conversion
Il nait d'un changement de regard, d'un mouvement de partage, de passer des noces. C'est un concept occidental : dans d'autres civilisations, il est plutôt question de plénitude, le concept étant globalement défini de manière moins précise.
Dans la société actuelle, l'individualisme est très fort, le partage est rare, les actions que nous accomplissons s'opposent au bonheur. Il s'agit d'avoir pour soi, ce qui est incompatible avec une vision généralisée des bonheurs collectifs. Il s'agit de reposer la question du bonheur.
On peut considérer l'évolution du bonheur d'un point de vue historique. Dans la civilisation grecque et pour ses philosophes, le bonheur est synonyme de sagesse. Celui de Saint Paul s'appuie sur le trépied Foi / confiance, espérance et charité / générosité. Au Moyen-Âge, dans l'Europe chrétienne, c'est quelque chose qui s'obtient dans l'Au-Delà. Puis, au XVIIIème en réaction à cette conception arrive l'idée de faire descendre le bonheur sur la terre. Le bonheur de l'Au-delà devient le bonheur d'ici-bas et est nécessairement collectif, et il doit s'obtenir par le progrès matériel et technique, ce qu'on peut mettre en lien avec les inventions d'harmonie sociale de ce siècle que sont les utopies de Fourier, Saint-Simon, ou Marx au XIXème.
Le XXème siècle vit l'échec des utopies (sans entrer le débat "Le communisme met-il en pratique les idées marxiste"), mais leur conception collective du bonheur reste une valeur forte car le bonheur ne se concoit que pour qui parvient à sortir de son individualité. Il faut inventer de nouvelles formes d'utopies, de nouvelles façons mondialisées d'être ensemble à l'échelle de planète. À destin commun, utopie commune...
Toutesfois, l'utopie pose le problème de l'autorité : elle revêt nécessairement les habits de la contrainte, et on se trouve en face d'un paradoxe, celui d'un bonheur forcé. L'utopie a-t-elle encore un sens ?
Avec du temps, on peut trouver de l'espérance, qui est nécessaire au bonheur et qui fait défaut à notre société. Cette espérance peut être réinvestie dans "une politique de l'humain" (Edgar Morin, sociologue) en lieu et place de nos politiques de l'avoir : il s'agit de redéfinir la richesse en replaçant l'élément humain au centre de la politique. Le XIXème siècle de la révolution industrielle fut celui du scientisme et de la foi placée dans le pouvoir de les sciences & techniques, le XXème celui de la technique remise en question (Guerres mondiales, Bombe atomique). De cela est issue l'attitude contemporaine mitigée et prudente à l'égard des sciences & techniques ainsi que les considérations éthiques et les questions de responsabilité qui nous préoccupent aujourd'hui.
Comment être heureux ?
Le bonheur ne peut être obtenu par une recette extérieur (cf. Robert
Misrahi), mais la mise en mouvement vers les autres est une bonne trace
vers lui. Le souci d'autrui est certainement une composante du
bonheur. En ce sens, le bonheur est une éthique (= soucis
d'autrui).
On peut mettre cette éthique en rapport avec celle de Spinoza :
se mettre à disposition, la préoccupation du partage.
Certains psychologues et ethnologues défendent le principe de
résiliance (capacité, grandeur physique à l'origine, à absorber les
chocs) comme source de bonheur. D'autres mettent en avant les "petits
bonheurs", comme dans "Amélie Poulain". Il convient de se méfier de
leur tendance à nous enfermer sur nous-mêmes et à nous faire oublier
la dimension collective.
Dans la recherche du bonheur, certains recherche le mieux (ce qui
implique d'être un insatisfait permanent), d'autres parient sur la
satisfaction du peu ("Désire ce que tu as."). Ici, il faut faire
attention au caractère statique de ces conceptions qui s'oppose au
bonheur qui, comme déjà dit, s'inscrit dans la dynamique et le
mouvement, dans l'espérance : bon|heur vient du latin où heur désigne
les augures. Au sens éthymologique, le bonheur est une bonne augure,
c'est ce qui donne l'espérance.
Le bonheur est à distinguer du désir qui dirige l'Histoire de l'humanité. Le désir peut mener vers un bonheur si il est dirigé vers les autres, mais pas dans le cas contraire (renfermement, immobilité). En définitive, avec le bonheur, ça n'est pas tant le but que le mouvement, le voyage, l'espérance qu'il implique qui est important. S'oublier, se laisser transporter car le bonheur arrive à l'improviste et se trouve rarement où on le cherche.
Une voie des plus prometteuses et celle qui déconsidérerait la tendance contemporaine de tout rammener au quantitatif, à la croissance, aux statistiques, à l'économique. Il faut rééquilibrer notre sur sur-développement technologique et notre sous-développement intérieur et orchestrer une prise de conscience, du soucis d'autrui car notre destin est collectif et unique à l'échelle mondiale. Ainsi, la politique devra nécessairement réintégrer la question du bonheur collectif.