L'Utopie de Fahrenheit 451
L'utopie de Fahrenheit 451
Par Ray Bradbury (1920 - ), publié en 1953
451 °F = 233 °C, "la température à laquelle un livre s'enflamme et
se consume".
L'histoire de Fahrenheit 451 est celle de Guy Montag et de sa prise de conscience d'appartenir à un monde utopique. Pompier de profession depuis dix ans et âgé d'une trentaine d'année, marié sans enfants, il a une existence rangée jusqu'au jour où il rencontre Clarisse, une jeune fille de 17 ans particulièrement mûre qui lui pose la question : "Êtes-vous heureux ?"
L'objet du livre n'est pas la description d'une utopie en soi, mais plutôt la récit de sa chute. Cependant, au travers de ce récit, on a une description détaillée d'une société futuristique utopique.
L'utopie est fondée sur l'idée que l'homme, en raison de sa peur innée de l'inconnu, est heureux dans un contexte stable et routinier. Le malheur de l'humanité provient de la combinaison de deux éléments. On a d'un côté le fait que les hommes soient fatalement d'avis différents sur un sujet donné, et de l'autre leur intolérance face à des opinions différentes. Ensemble, cela qui engendre les conflits et nuit à la paix sociale, d'où l'idée d'attaquer le problème à la base.
Architecture de l'utopie
Empêcher les discussions
Il faut faire en sorte que tout le monde soit d'accord en étouffant les désaccords. Pour cela, il faut éviter que les gens réfléchissent à de vrais questions, ou pire encore, échangent leurs points de vue. On doit donc leur occuper l'esprit et les empêcher de discuter entre eux. Parmi les moyens d'y parvenir, en voici quelques uns :
- la radio-dé, écouteurs qui diffusent "un océan électronique de sons, de musique, de paroles" et que la femme du personnage principal a en permanence enfoncé dans les oreilles.
- rouler vite dans une voiture au moteur rugissant, un passe-temps très en vogue dans l'univers de Fahrenheit 451
- la télévision murale ; chez le personnage principal, trois murs sur les quatre que compte le salon sont en permanence arrosés d'images, et en particulier de la "famille", sorte de sitcom permanent et insipide où les personnages ont les rôles de père, mère, tante ou oncle d'une même famille et dans lequel on se disputent très souvent.
- la publicité sonore en continue dans le train à air comprimé.
Comme le résume le capitaine Beatty, supérieur hiérarchique de Montag, "Gavez les hommes de données inoffensives, incombustibles, qu'ils se sentent bourrés de faits à éclater, renseignés sur tout. [...] Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie à quoi confronter leur expérience."
Éviter que les désaccords ne réapparaissent
Une fois les désaccords étouffés, il faut les empêcher de ressusciter. Pour cela, on empêche la population d'accéder à la culture.
Les livres sont brûlés par les pompiers qui veillent ainsi à "la protection de la paix de l'esprit" et à "la suppression du sentiment d'infériorité" des non-lecteurs vis à vis de ceux qui lisent.
"Vous n'avez donc pas un atome de bon sens ? Il n'y a pas deux de ces livres qui soient d'accord entre eux.", dit encore le capitaine Beatty.
Tarir les sources du désaccord
Enfin, on évince le passé lui-même. L'Histoire est refaite, comme dans cette définition extraite du manuel des pompiers : "Corps des pompiers d'Amérique : Fondé en 1790, pour brûler les livres d'influence anglaise dans les colonies."
On va même jusqu'à effacer la mémoire des gens : Montag qui rentre un soir trouve sa femme sans connaissance après une tentative de se suicider. Il appelle les urgences et on lui envoie deux techniciens qui nettoient l'estomac et la mémoire de sa femme. Au réveil, elle a oublié sa tentative de suicide.
Le passé est supprimé, la mémoire de chacun est défaillante : "Où nous sommes-nous rencontrés ?", demande encore Montag à sa femme.
Autres caractères classiques de l'utopie
Fahrenheit 451 présente toutes les caractéristiques d'une utopie classique. La loi interdit la lecture et la possession de livres et joue pour cette raison un rôle fondamental.
Le récit se fait dans l'intemporalité, le début de l'utopie n'est pas daté avec précision mais à travers des tournures comme "depuis toujours", "il y a bien longtemps". Les gens agissent pour "passer le temps". Cela s'oppose à l'impression qui vient à Montag après sa fuite hors de l'utopie : "et le temps était là. [...] C'était le silence."
La dimension collective est également présente et atteint son paroxysme au cours de la cavale de Montag où les autorités, via la télévision, font appel à tout la ville pour tenter de le repérer. L'individu n'a pas de valeur : un innocent sera arrêté à sa place. La responsabilité n'a pas sa place dans la nouvelle, les habitants sont uniformes. La vie humaine ne vaut rien, et par conséquent, la sentimentalité et l'affection n'ont pas leur place.
Les relations familiales illustrent bien cela. L'indifférence domine dans le couple :
si elle [Mildred, femme de Montag] mourait, il [Montag] ne verserait sûrement pas une larme.
Pete et moi, on a toujours été d'accord : pas de larmes, rien de tout ça. C'est notre troisième mariage à chacun et nous sommes indépendants. [...] Si je me fais tuer, comme il dit, continue comme si de rien n'était et ne pleure pas. Remarie-toi et ne pense plus à moi.
- Nous avons brûlé près de mille livres... nous avons brûlé une femme.
- Et alors ?
On retrouve la même insensibilité vis à vis des enfants :
- [...] Dieu sait qu'aucune femme avec une minimum de bon sens n'aurait l'idée d'en [des enfants] avoir ![...]
- Je ne suis pas tout à fait d'accord, [...]. Les hommes doivent se reproduire, la race doit se perpétuer. D'ailleurs, quelques fois ils vous ressemblent et c'est assez plaisant. [...]
- [...] les enfants c'est ruineux. Vous êtes folles ! [...]
- Les gosses sont à l'école neuf jours dix. Je n'ai à les supporter que trois jours par mois à la maison. C'est une bonne formule. Vous les collez dans le salon et vous pressez le bouton. C'est comme la lessive. [...]
- Ils me tomberaient dessus à coups de pied aussi bien qu'ils m'embrasseraient. Dieu merci, je sais me défendre !
Toujours dans la même optique, les enterrements ont été supprimés. A la place, le corps du défunt est évacué puis incinéré 10min après sa mort. Cela est à opposer à l'épisode où, après sa fuite, Montag est reçu dans la communautés des intellectuels qui vivent en marge de l'utopie. L'un d'eux dit alors : "Chacun doit laisser quelque chose derrière lui quand il meurt", ce qui est à opposer au petit tas de cendres noir, seul trace laissée par un homme de l'utopie à sa mort.
Le régime politique en vigueur semble être de type démocratique puisque le président est élu par la population. Mais elle est vidée de son sens car il n'existe ni critique, ni idéologie. On vote donc pour l'apparence ou pour le nom, pas pour un parti, ni un programme encore moins pour un système de pensée politique.
La dimension architecturale se manifeste dans le discours de Clarisse : "Pas de galeries" devant les maisons dit-elle. Ces galeries montraient en effet qu'il est possible d'avoir des moments de silence, de réflexion ou tout simplement de repos en famille et ont donc été détruites.
L'isolement intervient dans la phrase
Est-ce parce qu'on s'amuse tellement chez nous qu'on a oublié le reste du monde ? [...] J'ai entendu des bruits qui circulent ; le monde meurt de faim.
prononcée par Montag, qui montre bien que les habitants de l'utopie vivent en marge du reste du monde.
La dimension technologique se retrouve dans la télévision, omniprésente, et dans maisons ignifugées. Cela donne la possibilité de brûler le contenu sans le contenant tout en évitant le risque que le feu ne s'étende au voisinage.
L'éducation a ici le rôle de conditionnement, de formatage des individus, comme souvent dans les utopies. Elle commence particulièrement tôt (au berceau) et retire les enfants aux parents pendant des périodes relativement longues (neuf jours sur dix).
Il appairait donc clairement que l'utopie vise à sa propre conservation, notamment à travers l'éducation, la technique, l'architecture et la loi.
Fahrenheit 451 : rétrospective, anticipation ou caricature de notre société ?
Rétrospective
La redéfinition de la normalité et diktat renvoie aux pires heures du fascisme : il s'agit d'être d'accord avec les pompiers et le gouvernement. Le reste est folie ou fanatisme.
Caricature
La société de Fahrenheit ressemble beaucoup à la nôtre par certains aspects, notamment :
- manque de critique dans les médias : aujourd'hui souvent contrôlés par des grands groupes, beaucoup de médias ont perdu une partie de leur pouvoir de contestation
- publicité envahissante : dans les rues, les cinémas, le courrier postal et électronique, affiches qui se sonorisent à l'approche d'un passant dans le métro de Paris depuis quelques semaines
Anticipation
La nouvelle présente une passerelle possible entre le monde tel que nous le connaissons et l'utopie de Fahrenheit, à savoir une installation naturelle de l'utopie, en conséquence de l'économie de marché.
- L'augmentation de la population engendre un nombre croissant de minorités
- Le désir des magazines de vendre le plus possible les pousse à ne se fâcher avec personne
- En conséquence, ils cessent toute critique et diffusion d'ouvrages susceptibles de déplaire, ce qui revient à arrêter toute publication d'ouvrages pouvant être sujet à débat.
Conclusion
Si on considère l'une des nombreuses définitions de l'Homme, à savoir celle d'un "animal pensant", l'univers de Fahrenheit 451 où tout est fait pour empêcher de penser n'est rien d'autre qu'un univers peuplé d'animaux. Empêcher quelqu'un de penser, c'est nier son humanité, en faire un animal esclave de son instinct. C'est cette idée, présente en filigrane tout au long du récit, qui donne à l'ouvrage tout son caractère.
Par le miroir d'une société déshumanisée, Fahrenheit 451 fait une
belle louange aux sciences humaines. Les supprimer ou les ignorer,
c'est empêcher l'humanité de progresser, d'apprendre de ses erreurs
et la condamner à refaire sans cesse les mêmes. Pour citer Goethe,
"Qui ne sait tirer les leçons de 3000 ans d'Histoire vit seulement au
jour le jour." C'est ainsi qu'on peut voir dans les sciences humaines un
authentique moyen de rompre le cycle de constructions et de destructions
dans lequel nous sommes pris.
[Lire page 189, le passage sur le phoenix.]