Attention Danger Travail - 16/01/2004
Jeudi dernier, je suis allé voir (un peu malgré moi, merci beaucoup à Jul d'avoir insisté !) "Attention Danger Travail", un film de Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe qui a ceci de particulier d'être diffusé seulement "sous le manteau" et dans les ciné-club. Ce n'est pas demain qu'il risque de passer sur une chaîne de télévision hertzienne.
Le film se présente comme une suite de séquences d'interview de chômeurs heureux, de sans-emplois épanouis et plus ou moins endommagés par le travail, que soit physiquement ou psychologiquement. Les interviews sont entre-coupées de questions à des participants à l'université d'été du Medef 2002 et pas des moindres : Douste-Blazy, Seillière, Allègre entre autres. On a aussi droit à un discours de Raffarin sur le travail.
Ces interviews sont illustrées par des fragments de reportages à la "Striptease". J'ai trouvé la présentation du monde de travail précaire excellente, je n'aurais jamais cru que les conditions puissent être si extrêmes à en devenir caricaturales. Il y a Domino's Pizza et son manager à l'humanité contrariée, l'entreprise de télé-marketing et son superviseur qui presse son équipe à grand renfort d'encouragements hypocrites et infantiles, le gérant de magasin strasbourgeois dont l'inaptitude aux relations humaines n'égale que le ridicule dans lequel il nage avec ses périphrases anglo-saxonnes ("Il faut conserver le client, a customer for life !", assène-t-il à ses nouveaux coopérateurs).
Tout au long du film, on a un contraste fort. Les chômeurs interrogés donnent l'impression de réfléchir beaucoup plus que la classe politique et patronale, de penser leur vie. C'est bien plus qu'un simple carpe diem, car même si la question du sens donné à la vie ne fait qu'affleurer dans les entretiens, celle du sens du travail est centrale. Face à cela, le patronat donne une impression d'incompréhension de la réalité du monde ouvrier et du travail précaire, et ne semble d'ailleurs pas s'en soucier. Quelques idées sont récurrentes : le travail "obligatoire", chose nécessaire à laquelle il faut donner goût là où les sans-emplois parlent de sens, le travail comme axiome de l'existence qui ne se conçoit pas sans lui, et comme toujours la croissance mère de toutes les vertus.
Du film, il ressort des idées fortes, comme :
- on peut être chômeur et heureux, c'est une question de choix entre un niveau de vie plus élevé, plus de confort et une certaine liberté, du temps pour vivre.
- dans les conditions du travail précaire, tout le monde n'atteint pas l'âge de la retraite, certains décèdent quelques mois après être partis en retraite. Il s'agit donc de "ne pas perdre sa vie à la gagner".
- un cadre ou un patron peut apprécier son travail, mais un ouvrier...
- travailler oblige à travailler : par exemple, il faut une voiture pour se rendre au lieu de travail qui oblige à travailler pour la financer et l'entretenir.
- le rôle central de la pub d'asservissement de la société entière au travail : par imprégnation et matraquage, elle manipule les envies, crée des besoins artificiels et force ainsi à travailler pour satisfaire ses envies.
- la causalité du besoin est inversé : historiquement, le besoin (se nourrir, se vêtir) précède la production. Dans le monde contemporain, la production est un objectif en soin et sa commercialisation une nécessité vitale.
Un extrait d'une conférence de Loic Wacquant (sociologue) intervient au milieu du film. Il décrit la logique en place depuis quelques années aux Etats-Unis. Fondamentalement, chacun est une entreprise personnelle et vend chaque jour ses compétences à un employeur. L'entente peut être rompue à tout moment, la flexibilité est maximale pour le plus grand bien de l'entreprise qui loue les services. La contrepartie est bien sûr la précarité du salarié.
Cette précarité est présentée de façon positive outre-atlantique : elle motive, rend réactif, améliore l'attention, encourage chacun à être aussi productif que possible.
Dans ce contexte, la paupérisation de l'état est souhaitable. Il s'agit de minimiser l'assistance pour ne pas détruire la précarité (voir le démantèlement de la sécurité sociale en France prévue pour cet été, la réforme des retraites de l'été dernier, l'aide sociale toujours plus faible, les chômeurs dont on ampute les allocations de plusieurs mois, etc.).
Enfin, la prison joue le rôle de la voiture-balai de la société libérale où on trouve tous ceux qui ne peuvent plus suivre le rythme : la majorité des personnes incarcérées étaient en effet sans emploi ou sans domicile fixe au moment de leur arrestation.
Il y a quand même un point qui me semble obscure. Un modèle qui fait de la précarité quelque chose de positif de la précarité admet forcément comme hypothèse fondatrice qu'une personne stressée ou mue par la peur est plus efficace qu'une personne détendue et dont l'esprit n'est pas préoccupée par des angoisses diverses, chose qui est pour le moins discutable.
Une question n'est pas posée : qu'adviendrait-il si le phénomène du refus du travail se généralisait ? Le système d'aide sociale actuel serait-il viable ?
Au final, "Attention Danger Travail" tord le cou à bon nombre d'idées reçues sur le monde du travail précaire et propose une vision complètement à l'opposé du discours officiel tout en posant bien le problème. Tout cela semble suggérer qu'il y aurait progrès si la classe dirigante réexaminait sa conception du travail sous d'autres hypothèse. Dans tous les cas, on en redemande !
Le film se présente comme une suite de séquences d'interview de chômeurs heureux, de sans-emplois épanouis et plus ou moins endommagés par le travail, que soit physiquement ou psychologiquement. Les interviews sont entre-coupées de questions à des participants à l'université d'été du Medef 2002 et pas des moindres : Douste-Blazy, Seillière, Allègre entre autres. On a aussi droit à un discours de Raffarin sur le travail.
Ces interviews sont illustrées par des fragments de reportages à la "Striptease". J'ai trouvé la présentation du monde de travail précaire excellente, je n'aurais jamais cru que les conditions puissent être si extrêmes à en devenir caricaturales. Il y a Domino's Pizza et son manager à l'humanité contrariée, l'entreprise de télé-marketing et son superviseur qui presse son équipe à grand renfort d'encouragements hypocrites et infantiles, le gérant de magasin strasbourgeois dont l'inaptitude aux relations humaines n'égale que le ridicule dans lequel il nage avec ses périphrases anglo-saxonnes ("Il faut conserver le client, a customer for life !", assène-t-il à ses nouveaux coopérateurs).
Tout au long du film, on a un contraste fort. Les chômeurs interrogés donnent l'impression de réfléchir beaucoup plus que la classe politique et patronale, de penser leur vie. C'est bien plus qu'un simple carpe diem, car même si la question du sens donné à la vie ne fait qu'affleurer dans les entretiens, celle du sens du travail est centrale. Face à cela, le patronat donne une impression d'incompréhension de la réalité du monde ouvrier et du travail précaire, et ne semble d'ailleurs pas s'en soucier. Quelques idées sont récurrentes : le travail "obligatoire", chose nécessaire à laquelle il faut donner goût là où les sans-emplois parlent de sens, le travail comme axiome de l'existence qui ne se conçoit pas sans lui, et comme toujours la croissance mère de toutes les vertus.
Du film, il ressort des idées fortes, comme :
- on peut être chômeur et heureux, c'est une question de choix entre un niveau de vie plus élevé, plus de confort et une certaine liberté, du temps pour vivre.
- dans les conditions du travail précaire, tout le monde n'atteint pas l'âge de la retraite, certains décèdent quelques mois après être partis en retraite. Il s'agit donc de "ne pas perdre sa vie à la gagner".
- un cadre ou un patron peut apprécier son travail, mais un ouvrier...
- travailler oblige à travailler : par exemple, il faut une voiture pour se rendre au lieu de travail qui oblige à travailler pour la financer et l'entretenir.
- le rôle central de la pub d'asservissement de la société entière au travail : par imprégnation et matraquage, elle manipule les envies, crée des besoins artificiels et force ainsi à travailler pour satisfaire ses envies.
- la causalité du besoin est inversé : historiquement, le besoin (se nourrir, se vêtir) précède la production. Dans le monde contemporain, la production est un objectif en soin et sa commercialisation une nécessité vitale.
Un extrait d'une conférence de Loic Wacquant (sociologue) intervient au milieu du film. Il décrit la logique en place depuis quelques années aux Etats-Unis. Fondamentalement, chacun est une entreprise personnelle et vend chaque jour ses compétences à un employeur. L'entente peut être rompue à tout moment, la flexibilité est maximale pour le plus grand bien de l'entreprise qui loue les services. La contrepartie est bien sûr la précarité du salarié.
Cette précarité est présentée de façon positive outre-atlantique : elle motive, rend réactif, améliore l'attention, encourage chacun à être aussi productif que possible.
Dans ce contexte, la paupérisation de l'état est souhaitable. Il s'agit de minimiser l'assistance pour ne pas détruire la précarité (voir le démantèlement de la sécurité sociale en France prévue pour cet été, la réforme des retraites de l'été dernier, l'aide sociale toujours plus faible, les chômeurs dont on ampute les allocations de plusieurs mois, etc.).
Enfin, la prison joue le rôle de la voiture-balai de la société libérale où on trouve tous ceux qui ne peuvent plus suivre le rythme : la majorité des personnes incarcérées étaient en effet sans emploi ou sans domicile fixe au moment de leur arrestation.
Il y a quand même un point qui me semble obscure. Un modèle qui fait de la précarité quelque chose de positif de la précarité admet forcément comme hypothèse fondatrice qu'une personne stressée ou mue par la peur est plus efficace qu'une personne détendue et dont l'esprit n'est pas préoccupée par des angoisses diverses, chose qui est pour le moins discutable.
Une question n'est pas posée : qu'adviendrait-il si le phénomène du refus du travail se généralisait ? Le système d'aide sociale actuel serait-il viable ?
Au final, "Attention Danger Travail" tord le cou à bon nombre d'idées reçues sur le monde du travail précaire et propose une vision complètement à l'opposé du discours officiel tout en posant bien le problème. Tout cela semble suggérer qu'il y aurait progrès si la classe dirigante réexaminait sa conception du travail sous d'autres hypothèse. Dans tous les cas, on en redemande !
Commentaires
Ha ha!