Jean Hausser

(faux) Bilan - 04/03/2006

La mentalité américaine n'est pas vraiment de nature contemplative. Ici, on est plutôt dans le faire. Apprendre, faire quelque chose du mieux possible, être bon, viser l'excellence, innover, get things done, s'obséder du comment. En Californie, il fait beau, on se passe de la musique qui déchire dans son iPod, les gens sont sympas, on rigole bien, y a la piscine, le jacuzzi, la grosse bagnole avec clim, le travail est trop cool, on est à la pointe. It's the edge of the world in all the western civilisations chantent les Red Hot qui ont tout compris, c'est vers ça qu'on se dirige. C'est le monde libre, la démocratie, le nouvel iMac G5 trop bien, plein de chaînes à la télé, nouveau cluster 64-bit dual core. Mais il faut se dépêcher, sinon les autres vont publier avant nous. Le surf, l'océan, on est heureux, les mexicains font les boulots de merde pour nous, c'est moche mais qu'est-ce qu'on y peut ? Bon, on se fait chier à la maison le week-end, et si par malchance le compte en banque est vide, pas moyen d'aller faire du shopping, alors on va bosser, pardon, "s'éclater" au travail. Et quand on s'éclate plus, on peut déménager, changer de boulot, de ville, d'état, de côte, d'appartement, de copine ou de femme, de vie. Start a new life in one of the best cities in the world comme disent les pubs à la télé, laisser derrière soi les questions posées par les erreurs passées et se faire de nouveaux amis qui auront autant de valeur que ceux qu'on vient de quitter pour aller s'éclater (quoi d'ailleurs ?) dans son nouveau boulot.

Mon colloc habitait avec le même coturne pendant plus de 2 ans, ils se connaissaient depuis 4 ans, avaient été en voyage (bon, ils étaient au Mexique pour Spring Break plusieurs fois, je compte ça comme un voyage), partageaient la même chambre. L'un est rentré habiter chez ses parents, à LA (200 km au nord d'ici), en attendant de trouver une thèse. Il est passé voir des copains à San Diego, et il a faillit oublié de passer voir son ex-coturne. Le même, que je croise à deux heures du mat en train de partir, parfumé et bien fringué. Are you off to see your girlfriend ? Humm, yeah, well, sort of. J'insiste pas. Le lendemain, l'autre m'expliquera que she's just a girl he fucks sometimes. Et mes potes qui me rappellent régulièrement que you gotta start making out, comme si c'était obligé... au moins, ça évite de se faire chier les soirs & week-end, on s'emmerde tellement dans ces villes américaines sans âmes faites de résidences, autoroutes, mall, autoroutes, résidences, re-mall, re-autoroutes, ... Tout est vide, creux comme les murs des bâtiments qui ont un look qui déchire tout et qui offrent un confort total mais qu'il faut reconstruire après 30 ans parce qu'ils ne sont pas prévus pour tenir plus longtemps.

La santé, c'est précaire; l'amour, c'est précaire; la vie d'une entreprise, c'est précaire et le travail peut avoir une forme de précarité. Laurence, je t'adore, surtout change rien. Et puis il faut faire sa vie, être libre et indépendant financièrement comme affectivement de sa famille, changer de ville, d'état, de côte et aller se retrouver une fois par an en famille pour Thanksgiving en traînant les pieds. 75% de mariages finissent en divorce dans la bay area (région de San Francisco), it was nice meeting you, bye, take care !...

Pour autant, je ne sais pas ce qui fait que c'est différent ici. On fait les mêmes choses : on bosse, on rit, on s'invite, on mange ensemble, on va au cinéma, au bar... c'est un tout, un sentiment général. C'est tout ce qui fait que jamais un réalisateur d'ici ne serait capable de faire un film comme Violence des échanges en milieu tempéré qui vous rappelle que cela fait bientôt 6 mois que vous pensez à l'américaine, au comment, et que de vous posez subitement la question du pourquoi vous envoit au tapis, et paf, résultat : un post déprimé à l'européenne, écrit automatiquement avec ce qui passe par la tête après avoir vu ce film au pays du vide. Pourquoi un film français me fait bouilloner le cerveau et me donne une dizaine d'idées et de pistes à creuser alors qu'après un film américain, j'ai bien été entertainé, j'ai peut-être bien ri ou bien flippé, j'ai pensé à autre chose, mais au moins, j'ai l'esprit en paix bordel ! Parfaite condition pour lire un bouquin de maths ou implémenter une nouvelle idée à pour analyser mes données en Matlab. Mon colloc me racontait qu'il avait bossé dans une dot com où la bouffe était gratuite, à volonté, en permanence disponible dans le couloir. Après quelques mois (et quelques kilos gagnés), il a réalisé que d'une part, la nourriture disponible dans le couloir évitait que les employés aillent perdre du temps à discuter au resto (enfin, au mac-do plutôt mais passons), puisque par facilité et par paresse, ils allaient manger devant leur écran. Et surtout, il se sentait surexcité après les repas au lieu de somnoler comme toute personne normalement constitué y aurait tendance. Il en a déduis la présence d'additifs excitant dans la nourriture d'entreprise, pour maximiser la productivité des emloyés. Il a démissioné après que son voisin de cubicle se soit tué au boulot : le type avait une deadline très tendue et était resté un vendredi soir pendant toute la nuit, puis avait travaillé deux jours et deux nuits d'affilé avant de piquer du nez sur son clavier, raide mort. Le service de nettoyage l'a trouvé le lundi matin.

Bref, c'est pas un hasard si les contre-utopies modernes les plus connues du XXème siècle (1984, Fahrenheit 451, le meilleur des mondes, Matrix) ont été écrites ici, c'est la vie de tous les jours qui les inspirent. D'ailleurs, ça arrive assez régulièrement qu'un aspect singulier du quotidien me rappelle un détail d'un de ces livres. C'est une chose de lire ça depuis l'Europe, c'en est une autre d'avoir passé un peu de temps ici : les détails comportementaux et les conversations prennent un autre sens quand on connaît le standard local.

Décidément, les français ne vivent heureux qu'en France, bien que ce soit un pays de cons ! -- Yann B., 6 mars 2006




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