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Jean 'Guffle' Hausser

NAIRU et émeutes - 13/11/2005

Les événements récents d'émeutes dans les quartiers dans les grandes villes de France ont fait du bruit, et pas qu'à la télévision française : CNN, Fox News et consorts ont en parlé tous les jours depuis plus d'une semaine. Le sujet était plus ou moins bien traité, au mieux en invoquant des problèmes socio-économiques et des erreurs politiques, au pire en sous-titrant les reportages d'un Muslim Riots... Ben Laden n'est pas très loin. Le résultat, c'est qu'il y a au moins eu une personne par jour pour me demander what's going on in France ces derniers temps. En général, je répondais par un petit topo d'histoire de France de la deuxième moitié du vingtième siècle, en essayant de faire le lien avec les différentes raisons avancées : abandon des quartiers par l'état, pauvreté, concentration des immigrés empêchant le brassage social, ainsi que le chômage massif des jeunes, en particulier quand on a pas le bon goût d'avoir la peau blanche. Et c'est l'occasion de dénoncer une certaine hypocrisie sur les causes du chômage.

Il y a une idée qui traîne dans l'air depuis des années, celle que le chômage sert de calmant aux revendications. Avec un chômage à 10%, si on a du travail, on peut se dire qu'on est bien mieux loti que d'autres et qu'on est finalement pas trop à plaindre. Et il y a un effet dissuasif sur les prétentions salariales : « si tu ne veux pas faire le travail à ce prix, d'autres le feront ». Heureusement, depuis l'élection de François Mitterand en 1981, les politiques ont mis un point d'honneur à réduire le chômage (voir à ce sujet Le Chômage a une Histoire, le documentaire de Gilles Balbastre, disponible en ligne). Mais le moins qu'on puisse dire, c'est que malgré tous leurs efforts, les changements de méthodes de comptage successives, les aménagements faits au code du travail depuis 20 ans, rien n'y fait : le chômage est resté collé à 10% de la population active. Et ça aussi, tout le monde le sait bien. Le contrat nouvel embauche, en faisant peser encore un peu plus la balance des risques du côté du salarié va-t-il aider à résoudre le problème ? Ou « responsabiliser » les chômeurs en conditionnant la poursuite des versements de l'allocation à l'acceptation d'un emploi qu'il soit satisfaisant ou pas ? Ces mesures sont légitimes pour certains, alors que pour d'autres, elles se servent de la réduction du chômage comme prétexte pour faire accepter des mesures impopulaires. On verra bien les conséquences de ces nouvelles mesures... Ou alors, peut-être que si le chômage ne baisse pas, c'est qu'on ne veut pas qu'il baisse.

Il existe une notion économique dont on risque d'entendre parler de plus en plus à l'avenir: le NAIRU. Il s'agit d'un niveau de chômage hypothétique en-dessous duquel il ne faut surtout pas descendre au risque de le payer très cher en terme d'inflation. Voir la courbe de Phillips ci-dessous (pris sur Le Nom de la Ruse) :



Ce seuil qui porte le nom de NAIRU, est estimé à un peu moins de 10% pour la France. Sur la courbe ci-dessus, il se situe à la limite des zones oranges et rouge. La conséquence en est qu'il faut faire un choix entre une inflation maîtrisée et un taux de chômage inférieur à 10% pour la France. Je ne détaillerai pas plus la notion économique d'abord parce que je suis incompétent en la matière et que d'autres l'ont déjà très bien fait. En particulier, les premiers posts de l'excellent blog du Le Nom de la Ruse (commencer par le début, c'est à dire le bas de la page), entièrement dédié au NAIRU et dont l'auteur (anonyme) a fournit un travail admirable. Il comporte des explications claires et concises à la fois, qui sont étayées par des références à des journaux, reportages, revues économiques et publications de multiples organismes qui font référence en économie et en politique.

Là où ça devient très intéressant, c'est que dans le cadre de cette théorie économique, il faille choisir entre une inflation maîtrisée, ou un chômage inférieur au NAIRU, à savoir un peu moins de 10% pour la France. Et il y a au moins deux bonnes raisons à privilégier la lutte contre l'inflation.

D'abord, le pacte de stabilité de la zone Euro impose une inflation maîtrisée, mais n'impose pas de contrainte sur le taux de chômage. Cet objectif est d'ailleurs repris dans le traité constitutionnel européen (article III-185).
Ensuite, lorsque vous êtes politicien influent, vous avez assez d'argent pour pouvoir placer. Et vos amis aussi. Lorsque l'inflation est forte, ce n'est pas intéressant de placer l'argent parce que ce que votre placement vous rapporte, ce sont les taux d'intérêts moins l'inflation. Si l'inflation est supérieure aux taux d'intérêts – ce qui était le cas dans la France de l'après-guerre – vous perdez même de l'argent en le plaçant, et il vaut alors mieux l'investir pour profiter des revenus de son travail. Le niveau d'inflation détermine ainsi l'équilibre entre les revenus du travail et ceux du capital. Lorsqu'on a de l'argent, on a intérêt à ce que l'inflation soit la plus faible possible. Pour ces raisons, et sans doutes pour d'autres, on peut comprendre qu'on ait privilégié la maîtrise de l'inflation à la baisse du chômage, chômage qui serait ainsi souhaité. La question, c'est de savoir si on ne devrait pas changer de priorité, question qui se pose avec d'autant plus d'insistance que le chômage apparaît régulièrement comme le soucis premier des français dans les enquêtes d'opinion. Et cela d'autant plus qu'on ait jamais pu corroborer la théorie économique sous-jacente au NAIRU en pratique.

Est-il défendable de baser la politique de l'emploi sur un concept aussi fragile alors même qu'il entraîne un fort taux de chômage que beaucoup décrivent comme une période très difficile où on est particulièrement vulnérable à la déprime, et dont on ressort avec des séquelles psychologique et l'angoisse de perdre son emploi à nouveau ? Le père d'un de mes amis d'enfance s'est même suicidé suite à son licenciement.
Enfin, pour revenir aux banlieues, il y a un lien avéré entre pauvreté et criminalité. En alimentant la pauvreté, le haut taux de chômage renforce aussi la criminalité, apportant de l'air aux discours sur l'insécurité auxquels nous sommes habitués depuis 2001. Alors, même si personne n'oserait prétendre que le NAIRU soit responsable des émeutes de ces dernières semaines, il n'est pas complètement étranger non plus au fait que les voitures brûlent dans les quartiers ces temps-ci et ces dernières années. Ca m'étonnerait pas que le prochain album d'NTM en parle, tiens...




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