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Jean 'Guffle' Hausser

Saturday night fever - 24/02/2005

Il y a deux semaines, je me suis rendu à un pèlerinage dominical. Ca se passait au temple, à Gerland plutôt qu'à Saint Jean. Quelle différence cela ferait-il de toutes façon ? On y entend la même musique composée par Johann Sebastian Bach il y a à peu près trois siècles. Le lieu et l'heure du rendez-vous sont les mêmes : 19h, le samedi soir. Il y fait froid et l'édifice est imposant de par ses dimensions. Les bancs sont organisés de façon à ce que tout le monde soit assis et ait le regard orienté vers un même but. Vous l'aurez compris : je suis allé voir Lyon - Toulouse, en match de championnat de France. Résultat : 4-0, une boucherie ! Et un beau spectacle, pas seulement sur le terrain mais aussi dans les gradins.

Je dois dire que à plusieurs moments, j'ai cru m'être trompé et avoir été à la messe. On y retrouve des fidèles qui croient dans leur équipe avec ferveur. Il n'y a qu'à voir l'énergie des supporters, la débauche de drapeaux et les avalanches de confettis, simultanément lancées par plusieurs milliers de personnes à l'entrée des joueurs. Il règne une réelle communion entre ces milliers de fidèles. Tous connaissent les chants de leur missel par coeurs. Chants dont le but est semblable à celui d'une prière, récitée dans le but de favoriser la victoire de son camps. Chants enfin, dont je puis témoigner que le sens est parfaitement incompréhensible au non-initié.
Ils arborent fièrement les couleurs, emblèmes et signes distinctifs (maillots) de leur héros préféré au panthéon local. Certains poussent l'abnégation jusqu'à passer 1h30 dos au terrain, criant dans un mégaphone qu'ils tiennent à la main malgré le froid, pour synchroniser les autres. Autant dire qu'ils paient leurs entrées sans voir une seule minute du match ! Un tel dévouement ne peut relever que de la foi dans son équipe. Le phénomène de masse est remarquable : l'arbitre prend-t-il une mesure défavorable à leur équipe ? Immédiatement, la foule des supporters se met à scander un "Arbitre, Enculé" spontanné et dont le sens était cette fois sans équivoque possible même pour le non-initité que je suis. Un but est-il marqué par l'équipe adverse ? Un silence envahit la tribune, vite chassé par des cris de colère. Des pleurs s'élèvent, le moral tombe au plus bas. On sonne la retraire. Un but est-il au contraire marqué par leur équipe ? Les voilà debout, tous, sans exception, à crier leur joie pour manifester, à entonner un hymne de la victoire, agitant leur drapeaux avec une vigueur retrouvée. Autant dire que leur joie ou leur peine est directement lié au destin de leur équipe et que le sport dicte leur moral.

Tous connaissent le panthéon par coeur. Il n'y a qu'à tendre l'oreille quand les joueurs sont présentés. Certains sont semblables à des mythes immortels et semblent pouvoir s'affranchir des règles auxquels d'autres sont soumis. Depuis trente ans qu'il ne joue plus, Maradona - qui ne le connaît pas ? - apparaît toujours régulièrement sur les écrans de télévisions. L'aura de ce joueur de légende est telle qu'il a pu s'aider de sa "main de Dieu" - geste sacrilège d'ordinaire sévèrement réprimé - pour faire gagner son équipe. Ces joueurs n'appartiennent pas au même monde que nous. On ne peut pas les toucher ou leur parler autrement que par l'intermédiaire des journalistes, à la télévision ou dans les journaux. Leurs photos se retrouvent dans tous les kiosques le lendemain de matchs importants. Le foot a également ses prêtres dont certains sont aussi connus que les joueurs, et qui se chargent d'interpréter leurs déclarations, de décrypter aux profanes ce qui se passe sur le terrain et d'exprimer leurs prescriptions éclairées aux entraîneurs ou aux arbitres. Dimension sacrée, lieux saints, régularité des événements, prêtres-commentateurs, mythes, ferveur et communion de l'assemblée des fidèles... Tous les éléments qui caractérisent une religion au sens sociologique sont là.

Il est même des occasions où le phénomène peut prendre une dimension transcendante et englober la nation entière. Lorsque l'équipe nationale participe à des compétitions continentales, ou mondiales à plus forte raison, le destin de la nation se retrouve lié à la performance de l'équipe. Oubliant leurs querelles et leurs différends, les supporters de chaque ville se retrouvent dans un même élan, chantant et priant pour une même cause. Ils sont rejoints par les dirigeants politiques de la nation, et même par les non-initiés qui, même si ils restent généralement chez eux à distance respectable, suivent avec intérêt le destin de leur équipe à la télévision. Mieux encore, lors de ces fêtes footballistiques extraordinaires et périodiques, il est possible de prendre n'importe quel couple d'individus d'un même pays, hommes ou femmes, en étant certain qu'ils s'accorderont et auront un intérêt vif et partagé sur ce sujet. Et si, par les efforts conjugués du peuple français, l'équipe nationale, au terme d'une longue et âpre épopée, finit par s'imposer, c'est l'apothéose des joueurs alors vénérés par une foule immense sur les Champs-Elysés, le fameux "moral de français" grimpe en flèche, l'économie repart, la croissance est dopée, les marchés financiers décollent, et la confiance des français dans leurs dirigeants est plus forte que jamais.

Alors si après ça on me dit que le foot n'est pas le nouvel opium du peuple...




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