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Jean 'Guffle' Hausser

Francis Cabrel, ou coup de pied aux fesses ? - 04/02/2005

Beaucoup de récupération de mots écrits par d'autres ces temps-ci. Il faut dire que depuis que je lis rezo.net, d'abord je m'ennuie beaucoup moins en lisant les infos, et ensuite, je lis beaucoup plus les mots des autres parce qu'ils ont tellement plus de goût que la mélasse insipide qu'on peut manger ailleurs. Voilà donc pour l'origine des deux derniers posts.

Aujourd'hui, il sera question du "coup de pied aux fesses", concept qui m'est cher. Pour préserver la continuité avec les postes précédents en restant dans la citation massive, voilà un texte découvert dans l'Anti-Manuel de Philosophie de Michel Onfray dont j'ai, au passage, trouvé une critique.

L'affirmation selon laquelle les moyens de communication sont source d'isolement ne vaut pas seulement pour le domaine intellectuel. Non seulement le discours menteur du speaker à la radio s'imprime dans le cerveau des homes et les empêche de se parler, non seulement la publicité Pepsi-Cola couvre les informations concernant la débâcle de continents entiers, non seulement l'exemple du héros de cinéma vient s'interposer comme un spectre lorsque des adolescents s'étreignent ou que les adultes commettent un adultère. Le progrès sépare littéralement les hommes. Le petit guichet dans les gares ou les bureaux de poste permettait à l'employé de bavarder ou de plaisanter avec son collègue et de partager avec lui les modestes secrets du métier ; les vitres des bureaux modernes, les salles immenses où travaillent d'innombrables employés que le public ou les patrons peuvent aisément surveiller ne permettent plus ni conversations privées, ni idylles. Même dans les administrations le contribuable a la garantie que les employés ne perdront plus de temps. Ils sont isolés dans la collectivité. Mais les moyens de communication isolent aussi les hommes physiquement. Les autos ont remplacé le chemin de fer. La voiture privée réduit les possibilités de rencontres au cours d'un voyage à des contacts avec des auto-stoppeurs parfois inquiétants. Les hommes voyagent sur leurs pneus, complètement isolés les uns des autres.
Par contre les conversations ne diffèrent guère d'une voiture à l'autre ; la conversation de chaque cellule familiale est commandée par les intérêts pratiques. De même que chaque famille consacre un certain pourcentage de ses revenus au logement, au cinéma, aux cigarettes exactement comme le prescrivent les statistiques, de même les sujets de conversation varient avec le type des voitures. Quand les voyageurs se rencontrent le dimanche dans les restaurants dont les menus et les chambres sont parfaitement identiques dans les différentes catégories de prix, les visiteurs comprennent qu'avec l'isolement croissant dans lequel ils vivent ils se ressemblent tous de plus en plus. Les communications établissent l'uniformité parmi les hommes en les isolant.



Il s'agit d'un extrait de La dialectique de la raison par Max Horkheimer et Theodor W. Adorno de 1974, alors que Onfray fait une faute de frappe en le datant de 1947 (erratum : le livre date effectivement de 1947 aussi surprenant que cela puisse être. Voir le commentaire de Georges à ce sujet). Ce qui est dit est encore plus vrai 31 ans après, maintenant que les moyens de communications sont encore bien plus efficaces. L'angle d'attaque choisi est d'une clairvoyance troublante, et c'est ce qui m'a donné envie de reproduire ce texte ici. Non, ça n'est pas du Francis Cabrel - "c'était mieux avant" - avant l'heure. C'est un constat poignant, une image qui interpelle et fait penser "tout mais pas pas ça". Un coup de pied aux fesses salvateur en quelque sorte, du genre de ceux qui donne envie d'autre chose. Tout mais pas ça. Et une fois l'idée entrée, on se l'approprie. On ne se souvient pas où on l'a lue, et chez qui on l'a trouvé. On n'oublie même qu'on l'a lue et il nous semble que nous l'avons eue nous-même. Et à partir de là, à chaque fois qu'on se trouvera dans une situation similaire à l'une de celles qui y sont décrites, on aura une impression étrange, une envie d'autre chose sans savoir pourquoi. Un jour peut-être, on retombera sur le texte en question, et on se souviendra. Entre temps, on aura agit différemment au quotidien en se libérant des échanges "guidés par la nécessité". On se sera laissé tenter par de la cuisine exotique, laissant de côté les restaurants dont "les menus [...] sont parfaitement identiques". Au lieu de se soumettre aux moyens de communication - le téléphone sonne, me commandant de couper la personne qui me parle - comme l'inclination naturelle nous pousse à le faire, on fera en sorte de les (o)utiliser, d'en faire des outils au service d'une vie plus riche. Voilà pourquoi, le coup de pied aux fesses est une invention merveilleuse, du moins, dans sa version intellectuelle. Et merci à ces chers Theodor & Max pour celui de cette semaine.
Je ne m'aventurerai pas à commenter le texte, d'abord pour éviter d'en dire trop de platitudes et puis parce que je suis mauvais lorsqu'il s'agit de parler de philosophie. Par contre, c'est l'occasion de parler d'un fait connexe à mon avis détestable qui va malheureusement en s'amplifiant.
Ces outils de communication sont de plus en plus utilisés comme des moyens pour des intérêts commerciaux d'envahir notre quotidien, voir notre intimité : pub à la télévision et sur internet, spam dans les mails... et qu'est-ce que c'est pénible, quand on est en train de réfléchir, de lire ou tout simplement de rêver, activités auxquelles les longs trajets en train se prêtent bien, d'être tiré de là par une voix dans le haut-parleur qui commence par un "Mesdames et Messieurs, votre attention s'il vaut plein. La société Restorail vous informe qu'un service de restauration type mini-bar est à votre disposition... ". On nous demande notre attention, mais pourquoi ? Parce qu'un chariot muni d'une clochette qui sera actionnée plusieurs fois passe dans le wagon. Impossible de le rater de toutes façons : lorsqu'il traverse le wagon, actionnant régulièrement sa clochette, on est à nouveau tiré de son activité favorite. En plus, avant d'entendre ce message à caractère informatif, on avait même pas faim. Mais voilà que ce bougre nous fait saliver avec ses viennoiseries et son chocolat chaud. Les intellos ne disent pas autre chose, quand ils affirment par exemple :

"La consommation n'est pas un penchant individuel, un désir déchaîné, c'est une production sociale contrôlée industriellement par la communication de masse, la colonisation de notre imaginaire par le spectacle marchand." -- Jean Zin, Les mensonges de l'économie



Simple changement d'échelle. Pour revenir à notre niveau, voilà comment les voyages en train sont maintenant pollués par un nuisance d'un nouveau type particulièrement sournois puisqu'il exploite un moyen de communication auquel on sait les voyageurs particulièrement attentifs : c'est le même qui est utilisé par le chef de train pour diffuser de l'information utile et importante.

Le truc que je déteste le plus dans l'évolution de la pub, c'est qu'en plus de manipuler insidieusement nos jugements, par son caractère envahissant, elle est devenue nocive à toute activité cérébrale, fusse-t-elle de réflexion ou de rêverie. Alors fuck la pub.




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